H2O

 

Cette fragilité d'être. Cette inquiétude de ne pas être.

Prendre cette sensation de vide, cette ombre de nostalgie, sous tous ses angles, pour mieux la voir et l'intégrer à son quotidien.

Utiliser tous ces instants comme leçon sur soi.

C'est sans doute difficile. Mais à longueur de journée, on accomplit des actes difficiles et cela ne nous pose aucun problème. Voire même, on en rajoute un peu, comme pour se sentir plus victorieux de vaincre le temps qui passe, de se constituer comme un héros de la réalité.

Mais quel combat à entretenir ? Quelle guerre à gagner ? Quel affrontement à déjouer ? Si ce n'est ce tête-à-tête avec soi-même. Et là encore, la vue est biaisée, car elle est dans la réaction à des évènements, elle se situe dans son imaginaire. Ce sont nos pensées particulières qui nous projettent dans une perception erronée d'un avenir que l'on ne connaît pas et que l'on ne connaîtra d'ailleurs jamais à l'avance.

Tout se situe ici et maintenant. Oh, ces mots sont de plus en plus souvent prononcés, et c'est un bien. Mais sont-ils vraiment compris, entendus ? Une respiration, c'est un ici et maintenant mais qui dépasse déjà l'instant et se retrouve là et maintenant. Puis il y a l'inspiration, qui succède à un palier infime qui se reproduit aussi à la fin de cette dernière et ainsi de suite. Moment après moment après moment. Observer cette succession, rester ouvert à toute chose qui passe, exercer l'attention, et alors l'ici et maintenant se déploie. Il est une immensité vide et sans limite, un calme profond et limpide. Il est la clé et le départ vers sa vraie nature tranquille.

La fragilité disparaît, l'inquiétude s'efface. On rentre chez soi. On est cet H2O qui compose l'eau, la glace et la vapeur. On identifie les différents stades, on les vit comme les quatre saisons, on accepte l'alternance des temps ensoleillés et des temps gris, on ne juge pas les conditions atmosphériques.

Et puis on retourne dans la confusion, dans l'arrêt de la distinction de cette simplicité fondamentale. On se teste, on touche les limites, on revient à des habitudes faciles, on replonge dans nos attachements ancestraux et qui rassurent de ce fait. On pense que c'est cela qui nous fait exister, mais on ne voit pas que l'on est encore en réaction. Rigide et tendu, fermé au possible, accroc à l'impossible.

Où définir l'action alors ? Dans la non-action ? Être actif dans l'acté… Cela semble difficilement concevable à notre esprit tellement ignorant de lui-même et de ses capacités. Il est comme enfermé dans les glaces, oubliant ce qui la constitue fondamentalement, ignorant que l'eau s'écoule et que le gaz s'évapore.

La non-action libère. Elle transcende toutes les formes que notre esprit adopte. Elle annule les pensées ou émotions figées, en nous amenant à ne plus confondre nos différents états que nous prenons souvent pour nous-mêmes alors qu'ils ne sont que des stades.

Pour terminer, je citerai Chinul, un maître Zen coréen du XIIème siècle :

Bien que nous sachions que l'étang gelé est entièrement de l'eau, la chaleur du soleil est nécessaire pour le faire fondre. Bien que nous soyons conscients que l'homme ordinaire est Bouddha, le pouvoir du Dharma est nécessaire pour qu'il pénètre notre conscience. Quand l'étang est dégelé, l'eau s'écoule librement et peut être utilisée pour irriguer et nettoyer.