prologueEn prenant mon café du matin, c'était étrange, comme une mise en sourdine, une pression diffuse sur ma poitrine, une sensation d'inconfort. J'ai regardé autour de moi pour observer l'ambiance et le décor. C'est vrai qu'à cette mi-novembre, le temps est grisâtre et nos velux laissent défiler sur leur écran les nuages et la luminosité d'une fin d'automne.

Puis, j'ai écouté David, toujours aussi passionné par les monnaies virtuelles, les transactions en bourse et tout son travail d'artiste-artisan. Toujours en début de journée, c'est devenu une sorte de rituel, que j'ai parfois du mal à supporter. J'aime le calme le matin pour être en état d'apesanteur, encore dans mes rêves, pour l'apaisement de mon esprit qui m'est nécessaire pour mieux comprendre ce monde dans lequel je me trouve.

Il est parti dans son atelier et dans le semi-silence de la maison, j'ai fini de déjeuner. J'ai rangé quelques affaires et j'ai gravi l'escalier pour aller vers ma mezzanine.

C'est mon coin, mon espace d'expression. J'ai pu y installer deux bureaux, le rose qui vient de Camille et le blanc que nous avions trouvé à la cave de l'appartement des Eyquems : il était alors le bureau de mes deux choupinets. Plus tard, dans un autre appartement, David l'avait repeint en blanc pour s'accorder avec une déco de noir, rouge avec prédominance de blanc. On l'avait installé dans le salon et il était garni d'imprimante, d'écran, de matériel informatique. A Saint Exupéry, il était mon bureau, mon mini-atelier dans mon alcôve. J'avais pu aménager un petit salon en endroit à dormir pour laisser les chambres aux enfants.

Ici, j'ai posé mon ordinateur sur le bureau rose pour être face au mur crépi, ainsi qu'une lampe rose, et évidemment, mon sot "Madame Monsieur" avec tous mes crayons de couleurs, feutres à dessiner et stylos à écrire. C'est ma boite à malice. Il y a bien sûr des piles de papiers, de fiches, des post-it, etc., trace de mon activité d'écriture. Je suis, à cet instant même à cet endroit, où je me sens bien, à écouter le cliquetis des touches du clavier, à regarder les mots s'aligner sur l'écran. À côté de moi, se trouve le bureau blanc avec l'imprimante, mon tapis à travaux manuel, mes plateaux à couture, le tout entouré de corbeilles et d'objets multicolores. Derrière moi, les étagères sont contre la barrière en bois qui surplombe le salon et offre tant de liberté et de sécurité. Là, s'aligne tout mon matériel à bijoux et à bricoler.

L'espace étant, c'est sur la mezzanine que je laisse sécher le linge, utilisant un vieux Tancarville vert pomme. Ce matin, il y en avait à récupérer et à plier. J'apprécie d'effectuer cette tâche. C'est une occasion supplémentaire pour observer les mouvements de mon esprit et les pensées qui voguent en lui. Je m'attèle à y poser du calme et de la sérénité, regardant ces idées, les laissant venir et passer, acceptant les émotions diverses s'exprimant sur l'instant.

Malgré cette activité, bénéfique habituellement, je n'arrivais toujours pas à sortir de ma pénombre mentale. J'ai alors allumé la radio pour écouter du classique. Mes chaînes préférées passaient du lyrique, que j'apprécie moyennement à entendre si je n'ai pas choisi moi-même le morceau et surtout quand je me trouve dans les méandres d'un spleen naissant. J'ai décidé de passer une musique plus récente en choisissant dans ma discothèque. J'ai jeté mon dévolu sur du" Earth Wind and Fire", mon groupe fétiche à l'adolescence. C'était drôle de danser en décrochant les vêtements en continuant sur ma lancée dans la salle de bain.

C'est là que j'ai retrouvé le sourire. J'ai compris qu'une de mes quêtes qui m'envahit depuis des mois, voire des années, prenait un nouveau chemin. Cette quête est celle de trouver un sujet à écrire.

Depuis longtemps, j'ai envie d'écrire un livre. J'ai constitué un recueil de nouvelles finalisées dans les années 2000 mais je n'ai jamais réussi à aller plus loin. Pourtant ce n'est pas faute d'avoir entendu : "Tu devrais écrire un livre pour raconter tout cela". De même, je ne compte plus les documents enregistrés sur mon disque dur, qui attendent d'être complétés ou rassemblés. Ils sont en suspens, ils se dissolvent malgré moi, laissant échapper les premières idées qui les composaient, les reléguant dans une forme d'oubli, dans des pièces que je ferme par inadvertance ou à dessein. C'est de tout cela que nait mon malaise : buter, bloquer devant ce mur de non créativité alors que j'ai les capacités pour ne pas me trouver devant, tourner en rond à m'en épuiser moralement.

Raconter ce que j'ai vécu, c'est ce que je veux. Pour en faire un témoignage, laisser une trace, partager mon expérience personnelle, lui donner un sens pour vivre avec sereinement, et qui sait, être utile à d'autres.

Cependant, je commence à être écœurée de retourner dans des périodes noires. Je sais que ce serait un sacré domaine à exprimer, tant j'ai pu tester des fonctionnements sociétaux qui dysfonctionnent, des comportements de personnes proches inadaptés et malintentionnés ; mais à chaque fois, je sens comme une pierre qui m'entrainent vers le fond sans lumière et sans vie.

J'ai en tête cette image du lotus qui pousse dans la vase, mais aussi de l'eau claire qu'il lui est nécessaire pour prendre tout son éclat. Pour que cette eau soit limpide, les remous doivent cesser pour permettre à la boue de se redéposer. Elle sera toujours là, mais elle ne troublera plus le calme de la fleur qui s'épanouit.

Alors écrire du noir en noir, c'est pour moi être en deuil sans fin, en tristesse permanente, en souffrance sans guérison possible.

J'aime les couleurs de la nature, les odeurs gourmandes et le chant joyeux des oiseaux. Dans les tourbillons du froid et de la neige, j'y vois le scintillement d'un sommeil réparateur qui s'éveille sur le printemps et son renouveau. Les éclats de rire de la jeunesse sont un élixir qui ranime ma mémoire et ses souvenirs vivants.

C'est cela que j'aime écrire, car je sais l'écrire. Dans tous ces blogs que j'ai créés, j'ai toujours tenté d'y retracer le pire de mes jours en notes d'espérance, en y dessinant ce que j'imagine du beau, en cherchant sans cesse la syntaxe qui pourrait apaiser mes tourments pour que ces témoignages ne heurtent pas mes lecteurs. De la cacophonie des épreuves de la vie, j'en ai composé des mélodies qui s'écoutent en poésie. J'ai retiré de la satisfaction à ne pas assombrir plus le monde qui m'entoure. Et cela, je sais le faire. J'ai même inventé une page qui s'appelle "Carnet de Gratitudes" pour y écrire cette gratitude et béatitude qui sont des vertus à la vie pour exister pleinement et participer à l'univers entier.

Je ne sais pas écrire ce que je ne sais pas… Je ne suis pourtant pas dénuée d'imagination, adorant inventer des univers de conte, des personnages qui n'ont pas existé, des temps parallèles et d'ailleurs. Mais je crois que tout cela s'appuie sur ce que je sais tout au fond de moi, sur tout ce savoir qui est le nôtre sans que l'on ne s'en aperçoive.

Sans doute suis-je en train d'apprendre à écrire cet intérieur inconnu. Pour le moment, il m'est douloureux. Il me fait tellement sortir de ma zone de confort que je suis perdue et sans ressource. Et comme je dis souvent à mes enfants, pourquoi rajouter du difficile au difficile ? Comme une cerise sur le gâteau ? Elle risquerait bien de devenir un éléphant sur le biscuit, et vous imaginez le résultat ! Difficile d'agir alors que les plaies qui sont à peine cicatrisées, sont encore très fragiles : c'est risqué et pas sans conséquence. Plus facile alors d'attendre davantage de solidité et de réparation pour cheminer sur la nouvelle route qui se présente à nous.

J'ai digressé de la raison de mon sourire de tout à l'heure. Signe des pensées qui fusent à mon esprit. Ma joie est donc apparue quand je me suis posée la question de savoir ce que je savais écrire ! Le savoir est un miroir et ce que je sais écrire, c'est ce dont je me souviens. J'ai cette capacité, chance ou démon, de me rappeler d'une foule d'évènement, d'endroits, d'odeurs, de musique, d'émotion, des visages, des dates et heures, d'une manière presque obsessionnelle. On appelle cela de l'hypermnésie ou avoir une mémoire eidétique, la mémoire eidétique étant la mémoire absolue, non sans avoir pour moi une résonnance particulière avec l'oreille absolue. J'ai ce besoin constant de me rappeler pour ne pas oublier, pour retrouver la vérité. D'ailleurs, à ce sujet, j'ai récemment entendu cette phrase : "La vérité est Une. S'il y a plusieurs versions, il n'y en a plus." Cette mémorisation complexe est pour moi le moyen le plus simple d'être sur un chemin clair et limpide, au plus proche du réel et de l'existant. Ne vous méprenez pas, je suis loin d'être terre-à-terre ; je construis ma vision de manière octogonale pour appréhender le plus d'éléments possibles, du tangible à l'intangible, du palpable à l'impalpable.

Et dans mes souvenirs heureux, il y a mes rencontres d'amour. Ce sont elles que je vais raconter maintenant. Sur fond des musiques qui m'ont bercée étant jeune et qui sont comme les parfums l'accès à l'éveil de mon être.