Le concerto pour piano de Scriabine est là pour m’accompagner sur cet écrit de ce jour. Les souvenirs qu’il anime me ramènent à une alcôve dans un petit appartement que nous occupions les enfants et moi en 2006. Cette année-là avait été particulièrement remplie d’évènements douloureux mais aussi avec ce sentiment de liberté qui arrive lorsque l’on franchit envers et contre tous les étapes qui se présentent. Je me souviens de l’air printanier et de ma capacité à écrire alors. Des heures durant, dans l’après-midi lorsque mes enfants étaient chez leur père, le soir tard, en m’enivrant et en croyant que cet état révélait mon talent… Heureusement, j’ai pu laisser cela derrière moi, en même temps que l’on range l’incompréhensible de certaines situations.

Aujourd’hui, tout a tellement évolué. Comme il est intrigant ce temps qui nous amène toujours sur des chemins innovants, surprenants, que l’on n’aurait pas imaginés ou que l’on refusait de voir ou d’y croire. Un peu à l’instar du « ce n’est pas possible » alors que cela se passe réellement.

J’écris avec beaucoup de nostalgie, mais aussi avec bonheur d’être riche de cette vie pleine d’aspérités.

Aujourd’hui aussi, cela fait dix-huit ans que j’ai mis au monde un charmant bambin, prénommé Tom, pour faire écho à une chanson intitulée « Tom, Tom, Tom ! ». Je savais avoir choisi seule ce prénom, même si j’avais soumis le choix à son père. Que pouvait-il bien faire de plus ce pauvre géniteur-jardinier qu’il ne m’avait déjà fait durant toute cette grossesse chaotique. Et bien !Rester dans l’ombre qu’il avait lui-même tissée.

Ce fameux choix, que l’on a toujours, qui n’a de ressort que notre propre volonté. Qui s’harnache parfois à celle de l’autre, mais que l’on accepte non par confort mais par valeur et par sens à la vie. Je crois profondément dans la vie et c’est bien pour cela que j’ai accepté l’inacceptable et non pas pardonné l’impardonnable, car cela coulait de source. Je me suis battue pour construire à cet enfant une existence douce et câline, avec plus d’amour qu’il n’en faut, même si on n’en a jamais assez. J’ai préféré quitter le confort matériel pour garder intact mon authenticité et la possibilité de transmettre à mes enfants les valeurs qui m’animent.

Et j’ai regardé mon fils grandir. Admirative devant ses premiers pas, en écoutant ses premiers mots, ravie de tous ses progrès, fière de ses réussites, attentive à son cheminement, respectueuse de ses temps et de ses choix, accompagnante dans ses hésitations, sévère dans ses dépassements des limites, confiante dans tout ce qu’il deviendra un jour, heureuse d’avoir semé des graines qu’il utilisera ou non, pour devenir, je le souhaite fortement, un adulte équilibré et sensible.

Mais nous ne nous rencontrerons sans doute pas aujourd’hui, car nous ne nous rencontrons plus depuis cet été meurtrier d’il y a deux ans. Double homicides dirais-je, de la mère que j’étais, du fils qu’il était. Certainement que nous sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre. Mais je crois toujours dans ce fil tenu indélébile qui conduit certes à l’attachement, mais je n’ai pas assez de force mentale pour m’en détacher, car j’ai envie d’être dans cette douceur maternelle, cette créativité presque divine de mettre au monde un petit être. C’est prodigieux et magique à la fois. D’ailleurs, je suis toujours vivante.

Alors qu’importe que mon maintenant soit parfois chagriné, la rupture que j’ai vécue a été si violente et douloureuse, prématurée aussi, qu’il serait anormal que cela en soit autrement.

Je garde en moi seize année d’un parcours merveilleux et j’ai tant conscience des richesses qui m’habitent.

Oui, il était un petit Tom, disait la chanson, et à cet instant, c’est un grand Tom qui surgit dans la vie de la majorité.

Je suis heureuse d’avoir fait le choix d’aimer, même si lui a choisi de ne pas aimer. Ce n’est pas simple pour un adolescent de se confronter à sa capacité d’amour, bien souvent, l’engagement ou l’investissement dépassent son entendement. Et suivant, ses schémas de référence, il peut bien décider de ne pas aimer, pour ne pas souffrir ou avancer en terrain découvert, ouvert. C’est reculer pour mieux sauter. L’élan aide souvent à franchir des caps difficiles.

Oui, ce que j’éprouve pour cet enfant en devenir d’adulte, c’est un amour inconditionnel. De ressentir cet horizon, est porteur de beaucoup de force.

Voilà mon Tom, même si tu ne liras sans doute jamais ces mots, je t’embrasse tendrement et te souhaite bon vent pour tes grandes traversées d’océan de vie. Ton équipement est extrêmement fourni, avec des capacités importantes, qui bien exploitées en toute conscience te mèneront à l’orée d’un bonheur construit. Du moment, que tu le ressens, que tu le décides… Car le bonheur ne vient pas de l’extérieur, mais se cultive bien à l’intérieur. Tu as tout pour cela.

Avec tout mon amour…