Temps de roses

Tout doucement, les forces revenant, je reprends mon écriture. Voici la suite d'une nouvelle que j'écris en direct sur ce blog. Cela ne veut pas dire que j'en publie un bout tous les jours, c'est juste que le premier jet, je le publie ici. Quand elle sera terminée, elle donnera lieu à un e-book, voire fera partie d'un recueil de nouvelles. Affaire à suivre !

Pour ceux qui le souhaitent, le début se lit là :

Paul et Julie (Fin et partie 1)

 

Un jour, Julie vint s’asseoir à côté de lui, en haut du grand amphithéâtre, durant un cours d’anthropologie. Bien qu’elle paraisse menue, il semblait qu’elle occupait tout l’espace, dégageant une impression de force et de tranquillité. ! Elle lui jeta un rapide coup d’œil, puis examina ses notes. Il y avait un air malicieux sur son visage et il sentit immédiatement qu’elle allait s’adresser à lui. Pourtant, elle se posa tranquillement sur son siège, sortit un bloc-notes et un stylo bille. Elle était en retard et avait déjà manqué dix bonnes minutes de cet enseignement magistral. Elle feignait une certaine nonchalance et se tourna vers lui :

— Salut, beau gosse ! De quoi on parle aujourd’hui ?

— De Levi-Strauss.

— Ouaip ! Tout un programme !

Paul était troublé, légèrement rougissant après cette appellation de Beau gosse. Etait-ce parce qu’elle l’avait remarqué, ou juste sa façon de rentrer en contact ? Comme toujours, il oubliait le spontané, le simple d’une rencontre. Mais il sentait en lui qu’il l’avait suffisamment observée pour qu’il soit déjà un peu engagé envers elle. Le tout était de déceler si c’était réciproque.

— Toi, c’est Paul, c’est ça ? Moi, c’est Julie.

Décidemment, elle le surprenait en le devançant, sans même lui laisser le temps, à lui, de poser des questions. Mais il était tellement ravi qu’elle s’aventure auprès de lui.

— Oui et je sais que tu t’appelles Julie. Tu étais à quelle université avant ?

— A la Sorbonne.

Il ne put cacher qu’il était impressionné et aima son petit sourire amusé.

— Tu dois avoir un sacré niveau, poursuivit-il, content d’avoir repris la main.

— On le dit.

— Pourquoi tu es là ?

— Dis, t’es un peu inquisiteur comme type ! s’exclama-t-elle.

Quelques étudiants se retournèrent avec un regard agressif leur intimant de parler moins fort. Heureusement, elle prolongea leur bavardage en chuchotant :

— Je suis venue ici car je voulais me rapprocher de ma grand-mère et je vis actuellement dans sa grande maison. J’adore !

Ce fut au tour de la prof de les rappeler à l’ordre. Paul, embarrassé, proposa à Julie d’aller boire un verre à la sortie du cours. Elle accepta et ils se plongèrent tous deux dans le cours.

Pour Paul, ce fût un moment très compliqué. Il était surexcité et aussi presque angoissé. Il anticipait sur la suite, à la limite de se saboter à sa manière. Il était bien loin de ce Levi-Strauss internationalement renommé et fit semblant de prendre des notes plus qu’il n’écouta vraiment. Julie, quant à elle, était étonnée d’avoir consenti au rendez-vous. Qu’allait-elle bien lui raconter ? Mais elle sentait une certaine attirance pour ce jeune homme pourtant un peu trop discret à son goût.

Il commanda un café et elle, un chocolat. Dehors, il faisait encore sacrément froid même aux prémices du printemps. C’était ainsi à Grenoble et souvent il s’était dit qu’il n’y avait que deux saisons, un hiver interminable et très neigeux, mi-mars, la neige était encore aux quatre coins des rues, suivi d’un été long et étouffant. Mais il aimait cette ville avec ce contraste presque duel.

Il vécut ce moment dans le bar comme un intervalle magique. Sans s’en rendre compte, le temps fila à une allure stupéfiante. Ils parlèrent de tout et de rien, se dévoilant pas à pas, faisant le plein de l’autre, se sentant en terrain connu, percevant que leur rencontre serait plus qu’une camaraderie.

Paul, les pieds dans l’eau, glisse dans ses souvenirs et revit intensément ces premiers temps. Il a bien conscience qu’il est en boucle depuis leur rupture, et qu’il évite soigneusement de se remémorer les derniers évènements.

Il est dans le déni. Les signes étaient là pourtant, la difficulté de Julie a réellement parler d’elle, sa façon de simuler une amnésie de son enfance, pensait-il, son incapacité à exprimer ses sentiments, sa volonté de paraître intouchable. Ce n’était pas une complémentarité de couple, mais plutôt une opposition.

Paul a la nausée. Il s’est tant perdu, il a tant renoncé à sa nature profonde, acceptant cet état de fait, se changeant pour fonctionner comme elle, croyant ainsi la garder pour lui-seul, en lui offrant un miroir complaisant. Mais comment un couple peut-il s’épanouir quand l’un des deux s’efface, se calque complètement à l’autre, en abandonnant sa propre personnalité ? Quand ce dernier n’existe que par la fusion et l’illusion d’être symbiotique ? Il a tellement conscience de s’être embourbé dans des liens qu’il a lui-même tissés. L’attachement, c’est ce qu’il y a de pire, c’est la source de tant de souffrances.

Il est toujours les yeux rivés à l’eau bleue, observant sa respiration en essayant de la contrôler, pour qu’elle adoucisse toutes ses pensées douloureuses. Mais bientôt, il est tiré de son engourdissement mental par un son de voix qu’il lui est, oh combien, familier. Il lève les yeux, cherche au milieu des nageurs, pour enfin focaliser sur un maillot de bain rose fuchsia. Julie est là, à quelques mètres. Il ressent sa présence au plus profond de lui. Son cœur se met à hurler, couvrant toute raison gardée.